Les Métamorphoses de la Terre


Maryam Salour est une artiste polyvalent, Céramiste, sculpteur et peintre à la fois, elle incarne ces trois disciplines sans les confondre. Cependant il n’y a pas de solution de continuité entre ces trois volets. Au contraire, de la céramique ou elle innove dans la technique en obtenant des mélanges inédits de couleur, à la sculpture où elle projette des formes délicates, faites de forces antagonistes et complémentaires, à la peinture ou elle imite les rugosités de la nature minérale pour créer ce qu'elle appelle "Ie rêve à quatre angles", nous assistons aux multiples métamorphoses de la terre elle-même. Terre qui revêt tantôt la couleur turquoise de la céramique pour refléter les cieux bleus de la Perse, tantôt la forme éthérée de la femme•oiseau; tantôt la suface rugueuse des panneaux où le regard de l’artiste se condense dans un rêve pétrifié, afin de dévoiler l’essence de ces hautes chaînes de montagnes qui surplombent les oasis du plateau iranien.

C’est en France, à l’académie de Savigny, qu’elle s’initie à l’art de la céramique. Mais dès son apprentissage elle révèle sa secrète nostalgie de la terre natale. Toutes les images primordiales de son enfance: les cimes blanches de hautes montagnes, le chuchotement des cascatelles se déversant dans des bassins limpides, les coupoles bleues rivalisant avec l’azur du ciel, imprègnent déjà sa vision intérieure de l’art. Et c’est dans ce contexte que Madame de Savigny lui dira un jour; "quoique vous fassiez, Maryam, vous êtes la fille du pays aux coupoles bleues".Dans ses sculptures, cette tendance a abstraire la quintessence, s’épanouit dans l’espace. La forme qui prédomine, c’est la complémentarité des forces contraires, la nature duelle de l’Ange-Satan, de l’Androgyne. On peut citer comme exemple l’œuvre intitulée Jour et Nuit, ou deux figures élancées, effilées jusqu’à l’extase, se confondent comme un arbre à deux têtes, comme deux branches enchevêtrées qui surgissent d’un tronc commun, s’enracinant dans les entrailles abyssales de la terre. Ou encore cette femme qui, dans un élan généreux, hors d’elle-même, s’arrache à la pesanteur pour s'abimer dans la poussière des étoiles, comme si l’artiste voulait sublimer la matière par l’alchimie de son regard. Toutes les statuettes ont des visages triangulaires. On dirait que par opposition de ces trois angles, le triangle constituerait le dynamisme inquiet de la création elle-même. D’où la présence omniprésente du principe négateur, voire Satan qui auréole en quelque sorte l’œuvre comme une force occulte. Car le diable n’est pas l’ange déchu, maudit, mais. au contraire la force d’attraction de`l’amour.




ll a été dégradé de son rang privilégié par excès d’amour, c’est sa démesure, l’exclusivité de son désir irrépressible, sa rébellion à se soumettre à tout impératif inconditionnel, qui a causé sa perte et sa damnation. C’est lui la force motrice qui anime l'univers, qui réchauffe la I froideur sidérale des constellations. Satan et Ange ont chez Maryam Salour des rôles interchangeables. D’©ù par exemple la figure de cet Ange- Satan paré d’un éventail d’ailes dentelées qui pousse de son corps comme une excroissance inachevée, comme une ébauche apte à revêtir la nature duelle de futures incarnations.

La transition de la sculpture à la peinture se fait sans heurt, sans coupure, car même ses peintures sont des peintures—sculptures. Dressées parfois tels des dolmens mégalithiques, elles nous barrent l'accès tout en nous invitant ta passer outre. On y retrouve le même élan vertigineux des hauteurs comme dans les sculptures. Désir des espaces raréfiés de l’altitude. De même que Maryam Salour innovait dans la céramique, ici aussi elle crée des cocktails nouveaux, des mélanges insolites faits de papier mâché, de bois broyé, de pigments de couleur. Mélanges qui donnent à la surface de ces toiles épaisses, des aspérités, des sinuosités, des rayures qui sillonnent ce monde minéral. On dirait qu'on y confronté au rêve pétrifié des sédimentations géologiques, comme si en condensant sa vision, elle remontait à l’origine des puissances chthoniennes, avant que l'éclatement multiforme de la vie n’ait modifié, enrichi la scéne naturelle de l’évolution.

Et pour finir j’ajouterai qu'on peut lire dans l’œuvre de cet artiste original toutes les couches géologiques de la mémoire de la terre; couches qui décrivent, étape par étape, le palimpseste de l’épopée du règne minéral et qui atteindra son apothéose sublimée dans la forme frêle de cette femme—oiseau, dressée, devant nous comme "un sphinx Incompris", et qui nous dirait avec le poète (Baudelaire): "Je suis belle ô mortels! comme un rêve de pierre".

Daryush Shayegan
Téhéran, Novembre 2000

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